La réponse courte est simple : non, si l’on parle de la méthode scientifique elle-même.
Et oui, si l’on parle de ce que l’on attend souvent d’elle, de la manière dont elle est institutionnalisée, ou de la place symbolique qu’on lui fait occuper dans nos sociétés.
Beaucoup de malentendus contemporains viennent de cette confusion.
Ce que la science fait — et fait très bien
La science est avant tout une méthode : elle sert à tester, mesurer, comparer, invalider, corriger.
Elle ne repose ni sur l’intuition personnelle, ni sur l’autorité morale, ni sur la conviction subjective.
Elle avance par hypothèses provisoires, réfutations partielles, ajustements successifs.
Dans ce cadre précis, la méthode scientifique est remarquablement robuste.
On peut critiquer des résultats, des biais, des interprétations — c’est même son fonctionnement normal — mais la méthode elle-même est irréprochable pour ce qu’on lui demande de faire.
La science n’est pas fragile.
Ce sont souvent les attentes projetées sur elle qui le sont.
Ce que la science ne fait pas
La science n’a jamais eu pour fonction de produire du sens existentiel.
Elle explique le comment.
Elle ne répond pas au pourquoi vivre, comment vivre, ce qui vaut la peine.
Lui demander cela, puis lui reprocher de ne pas y répondre, revient à se plaindre qu’un tournevis enfonce mal les clous.
Ce n’est pas un défaut de l’outil.
C’est une erreur sur sa fonction.
Une confusion persistante
Deux attitudes opposées reposent en réalité sur la même erreur.
Certains attendent de la science :
- une vision globale du monde ;
- une morale implicite ;
- une justification de leurs choix.
D’autres la rejettent précisément parce qu’elle ne fournit rien de tout cela.
Dans les deux cas, la science est tenue responsable de ce qu’elle ne prétend pas être.
Elle décrit des phénomènes mais ne dit pas ce qu’il faut en faire.
Pourquoi la science est souvent mal aimée
La science ne se contente pas d’expliquer. Elle détruit.
Elle démonte :
- des mythes anciens et des récits fondateurs ;
- des explications rassurantes ;
- des évidences culturelles profondément ancrées.
Elle montre que :
- la Terre n’est pas au centre ;
- l’humain n’est pas séparé du vivant ;
- le monde fonctionne sans finalité.
Cependant la science ne propose rien en échange.
Elle n’offre ni consolation, ni orientation, ni récit de remplacement.
Elle laisse derrière elle un vide symbolique que beaucoup vivent comme une perte.
Ce n’est pas une faiblesse de la science.
C’est une conséquence de sa nature descriptive.
Science et institutions
Cependant, malgré toutes ses forces… La science n’existe pas hors du monde humain!
Elle est portée par des institutions composées d’individus soumis à :
- des rivalités d’ego et des logiques de carrière ;
- des intérêts économiques parfois colossaux ;
- des contraintes politiques et institutionnelles ;
- des inerties organisationnelles.
Ces dimensions peuvent retarder, déformer ou compliquer la reconnaissance de certains résultats.
L’histoire scientifique en offre des exemples connus.
Mais il est essentiel de distinguer :
- la méthode scientifique ;
- les institutions qui la structurent ;
- les usages sociaux et politiques qui en sont faits.
Confondre ces niveaux conduit soit à idéaliser la science, soit à la disqualifier globalement.
Le scientisme : une dérive, pas la science
Une autre critique légitime ne vise pas la science, mais le scientisme.
Le scientisme apparaît lorsque la science devient :
- une autorité morale ;
- une source de vérité totale ;
- un substitut de religion.
Dans cette dérive, la méthode n’est plus discutée, mais invoquée.
Le doute devient suspect.
La critique est assimilée à l’ignorance ou à la faute morale.
La science cesse alors d’être une démarche ouverte.
Elle devient une doctrine.
C’est ici que la critique est non seulement possible, mais nécessaire.
Ce que critiquer la science signifie réellement
Critiquer la science ne signifie pas la rejeter.
Cela signifie refuser de lui attribuer un rôle qu’elle ne peut pas tenir.
La science n’est ni une morale, ni une philosophie, ni une réponse existentielle.
Elle éclaire le réel matériel.
Elle n’oriente pas la vie humaine.
Lui demander davantage, puis la condamner pour son silence, est une erreur de catégorie.
Conclusion
Peut-on critiquer la science ?
Non, si l’on parle de la méthode, dans son domaine propre.
Oui, si l’on parle des attentes irréalistes qu’on projette sur elle, des institutions qui la portent, ou des usages dogmatiques qu’on en fait.
La science n’est ni une ennemie, ni une divinité.
C’est un outil puissant, limité, irremplaçable — à condition de ne pas lui demander d’être autre chose que ce qu’elle est.
Comprendre cela suffit souvent à apaiser bien des malentendus.







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