Comment ne pas devenir stupide dans des contextes stupides ?

La réunion commence avec sérieux.
C’est toujours bon signe.

Quelqu’un rappelle le cadre.
Personne ne savait qu’il existait encore, mais tout le monde acquiesce.

Un support apparaît.
Il contient exactement ce que chacun sait déjà, mais formulé de manière à ce que plus personne n’ose le dire simplement.

Une phrase est prononcée.
Elle est longue, prudente, équilibrée.
Elle ne veut rien dire, mais elle le fait très correctement.

Je note quelques points inutiles, par réflexe.
Je sais déjà que je ne relirai jamais mes notes, mais ça fait toujours bien.

À un moment, je réalise que tout cela fonctionne.
Parfaitement.
Chacun joue son rôle.
Personne ne déborde.
Rien n’est faux.
Rien n’est vrai non plus.

Je réprime sévèrement le fou rire intérieur qui m’envahit.
Ce n’est pas du respect.
C’est du professionnalisme.

Rien, dans cette situation, n’est exceptionnel.
Elle ne relève ni de l’incompétence individuelle, ni d’un complot, ni même d’un dysfonctionnement spectaculaire.
Elle fonctionne.
C’est précisément ce qui la rend intéressante.

Dans ce type de contexte, la stupidité n’est pas une propriété des personnes.
C’est une propriété de la situation.

Elle naît lorsque :

  • le langage sert à éviter de dire ;
  • les procédures servent à ne pas décider ;
  • la cohérence sert à masquer l’absence d’enjeu réel.

Personne n’est bête.
Mais chacun est invité à rétrécir sa pensée pour rester compatible avec le cadre.

La vraie question n’est donc pas :
« Pourquoi est-ce si stupide ? »
Elle est triviale.

La question est :
comment ne pas le devenir soi-même — sans se raidir, sans mépriser, sans jouer au plus lucide.

Il existe plusieurs manières de devenir stupide dans un contexte stupide.

La première consiste à prendre le cadre trop au sérieux.
On se met à défendre des règles auxquelles on ne croit pas, à polir un langage vidé de sens, à confondre conformité et rigueur.
La pensée devient correcte, mais inerte.

La seconde consiste à s’y opposer frontalement.
Ironie permanente, sarcasme, posture critique continue.
Cela donne l’illusion de la lucidité, mais c’est encore le contexte qui dicte la forme de la réaction.

La stupidité la plus subtile est souvent celle qui se croit intelligente.

Ne pas devenir stupide ici ne demande ni courage héroïque ni rupture.
Cela demande quelque chose de plus modeste :
ne pas confondre participation et adhésion.

On peut :

  • être présent sans y croire ;
  • parler sans se laisser absorber par le langage ;
  • faire ce qui est requis sans y projeter plus de sens qu’il n’y en a.

C’est une compétence discrète.
Elle ne se voit pas.
Elle ne se revendique pas.

Elle se reconnaît à un signe simple :
la capacité à voir l’absurde sans en être affecté,
et parfois même — intérieurement — à en rire.

Ce rire n’est pas une fuite.
C’est un marqueur de liberté minimale.

La situation reste ce qu’elle est.
Mais elle ne colonise plus entièrement la pensée.

Et cela, dans certains environnements, est déjà beaucoup.

Ces situations, aussi banales soient-elles, ne sont pas sans effet.
Non pas parce qu’elles seraient moralement insupportables, mais parce qu’elles sont artificielles.

Le corps et l’attention savent très bien faire la différence entre un effort réel et un effort simulé.
Or ces contextes demandent souvent une mobilisation constante pour des enjeux faibles, différés ou abstraits.
Ce décalage fatigue.

C’est pourquoi, pour beaucoup de personnes, la vie ne s’organise plus comme un tout continu, mais comme une alternance.
Des sas de décompression deviennent nécessaires.

Sport, activités manuelles, temps familiaux, sorties entre amis, parfois même espaces de détente intégrés au cœur des organisations :
non pas comme luxe, mais comme contrepoids physiologique.

Il ne s’agit pas de « se réaliser ailleurs ».
Il s’agit simplement de retrouver, par moments, des situations où l’action produit un effet lisible,
où l’attention a une prise directe sur le réel,
où l’effort n’est pas dissous dans un langage ou une procédure.

Lorsque ces sas disparaissent — par surcharge, isolement, ou rigidification des rythmes —
l’usure peut devenir plus profonde.
Non plus seulement de la fatigue, mais une impression diffuse de jouer un rôle trop longtemps, sans jamais pouvoir le quitter.

Ce n’est pas une crise existentielle au sens fort.
C’est une érosion lente, cumulative.

Savoir rire intérieurement de l’absurde protège un temps.
Mais cela ne dispense pas de ménager des espaces où l’on n’a pas besoin de faire semblant.

Ne pas devenir stupide dans des contextes stupides,
ce n’est donc pas seulement une affaire de lucidité.
C’est aussi une question d’écologie personnelle minimale.

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