Il existe une expérience célèbre souvent invoquée dans les débats sur l’addiction. Elle met en scène des rats, de la morphine, et deux environnements radicalement différents.
D’un côté, des cages nues. Isolement. Stimulation minimale. De l’autre, un vaste espace collectif. Jeux. Tunnels. Interactions. Une forme de paradis animal.
Dans les deux cas, le choix est identique : de l’eau pure ou de l’eau additionnée de morphine.
Les résultats sont frappants. Les rats isolés consomment massivement la solution morphinée. Ceux du parc y touchent à peine. Mieux encore : des rats devenus dépendants en cage réduisent fortement leur consommation une fois replacés dans l’environnement riche.
La conclusion a souvent été résumée ainsi : ce n’est pas la drogue qui crée l’addiction, c’est la cage.
L’idée est séduisante. Trop peut-être.
Car une objection surgit immédiatement. La société humaine n’est-elle pas, précisément, un immense parc ? Riche, stimulante, pleine d’interactions, de plaisirs, de sens proclamé ? Pourquoi alors tant d’addictions, sous toutes leurs formes ?
Un parc qui n’est pas si hospitalier
La différence essentielle tient en un mot : conditionnalité.
Le parc des rats est inconditionnel. Aucune évaluation. Aucune comparaison. Aucune injonction à réussir, à se réaliser, à mériter sa place. On y vit, et cela suffit.
La société humaine, elle, est saturée de conditions. La valeur y est indexée sur la performance, l’adaptation, la conformité. Les interactions sont nombreuses, mais rarement sécurisantes. La reconnaissance est fragile, réversible, souvent instrumentale.
Il ne suffit pas d’être là. Il faut être à la hauteur.
On confond alors richesse objective du milieu et hospitalité subjective. Un environnement peut être dense, stimulant, connecté, et rester psychiquement invivable.
L’injonction morale
C’est sur ce fond que prospèrent les grandes injonctions contemporaines : ne pas boire, ne pas fumer, ne pas se droguer.
Présentées comme des évidences de santé publique, elles reposent implicitement sur un modèle d’individu très particulier :
- sécurité matérielle minimale,
- projection possible dans l’avenir,
- stabilité psychique suffisante pour différer le soulagement immédiat.
Autrement dit : une existence déjà relativement tenue, dans laquelle la sobriété devient praticable.
Appliquées à des existences précaires, disloquées, soumises à une pression chronique, ces injonctions deviennent irréalistes. On produit les conditions de la souffrance, puis on condamne les stratégies qui permettent de la contenir.
Ce n’est pas une éthique du soin. C’est une discipline des corps.
L’addiction comme fonction
Rappeler cela ne revient ni à encourager l’addiction, ni à la romantiser. Une addiction reste coûteuse. Elle peut être limitante, destructrice, parfois mortifère.
Mais elle n’est presque jamais une simple recherche de plaisir.
Dans de nombreux cas, elle remplit une fonction précise :
- anesthésier une tension chronique,
- produire une régularité prévisible,
- ralentir un monde trop rapide,
- tenir une identité fragile,
- éviter l’effondrement.
Ce n’est pas une solution idéale. C’est une solution disponible.
Le discours moral échoue précisément ici. Il juge le comportement sans interroger la structure qui le rend nécessaire.
Pourquoi se foutre un peu la paix
Dire qu’il existe des contextes où l’addiction devient quasi inévitable n’est pas un renoncement. C’est un constat matérialiste.
Un organisme soumis durablement à une pression qu’il ne peut ni fuir ni transformer cherche des issues. Quand les issues sociales, symboliques ou politiques sont bloquées, les issues chimiques ou comportementales prennent le relais.
Dans ce cadre, ajouter de la culpabilité n’améliore rien. Cela rigidifie. Cela isole. Cela aggrave souvent la spirale qu’on prétend combattre.
Se foutre un peu la paix ne signifie pas tout accepter. Cela signifie cesser de transformer une adaptation contrainte en faute morale.
La question qui reste
La question pertinente n’est pas : pourquoi les gens consomment-ils ?
Mais : dans quel type de monde la sobriété devient-elle réellement tenable, sans héroïsme ni déni de la pression résultante ?
Tant que cette question restera hors champ, les injonctions continueront de produire exactement ce qu’elles condamnent. Et l’addiction restera ce qu’elle est trop souvent : non pas un excès de plaisir, mais un symptôme de vies auxquelles on demande de tenir sans leur en donner les moyens.







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