Matérialisme et rationalité : le réel est un ancrage, non un horizon

Il existe plusieurs manières d’aborder l’existence. Certaines commencent par les récits, d’autres par l’état intérieur, d’autres encore par la recherche de sens. Mais il en est une, plus sobre, plus exigeante, qui choisit de commencer par le réel.

Commencer par le réel ne signifie pas qu’il suffit, mais qu’il impose un point d’appui. Un sol. Une limite. Une protection contre les dérives qui prospèrent lorsque tout devient interprétation.

Le matérialisme comme point d’ancrage

Dans ce texte, le matérialisme ne désigne pas une doctrine totale ni une réduction de l’humain à une simple machine biologique.

Il affirme une chose plus élémentaire : tout ce qui se produit, y compris dans l’expérience intérieure, dépend de processus matériels. Un corps impose des contraintes. Un cerveau peut se déséquilibrer. Une émotion a des causes, une durée, des effets.

Cela ne dit rien de ce qu’il faudrait faire de ce qui est vécu. Cela signifie seulement qu’aucun phénomène humain n’échappe au cadre biologique et physique dans lequel il apparaît.

Le matérialisme ne donne pas de direction. Il fixe un sol.

La rationalité comme méthode de limitation

La rationalité ne désigne ni une posture morale ni une promesse de maîtrise. Elle ne prétend pas résoudre l’existence par le raisonnement.

Elle désigne une méthode : s’appuyer sur des raisons, des causes et des relations vérifiables pour comprendre ce qui se passe, et refuser de prendre pour vrai ce qui repose uniquement sur l’intuition, la révélation ou le besoin de croire.

Être rationnel ne consiste pas à tout expliquer, mais à limiter ce que l’on affirme. À distinguer ce que l’on ressent de ce que l’on sait. À ralentir les interprétations lorsque la situation est confuse.

La rationalité organise la connaissance. Elle n’oriente pas l’existence.

Là où le réel et la raison ne suffisent plus

Commencer par le réel ne signifie pas que le réel suffit. Le matérialisme décrit. La rationalité clarifie. Mais aucune des deux ne dit comment vivre avec ce qui a été compris.

Elles expliquent des mécanismes, mais ne donnent pas de direction. Elles protègent des erreurs grossières, mais laissent intacte la question de la tenue lorsque l’existence devient plus exigeante.

Comprendre ce qui se passe ne garantit pas de pouvoir vivre avec. Il arrive que tout soit clair sur le papier : les causes identifiées, les mécanismes reconnus, les limites acceptées.

Et que pourtant, au quotidien, quelque chose reste sans mode d’emploi. Non par ignorance, mais parce que la connaissance n’a pas vocation à produire cet élan.

Le réel est compris. La raison a fait son travail. Mais vivre avec ce que l’on sait demande autre chose qu’une explication juste.

Le réel : ancrage, non horizon

Le réel est une base nécessaire. Mais lorsqu’il devient un horizon, il peut produire une forme d’appauvrissement : ce qui ne se mesure pas est disqualifié, ce qui déborde est pathologisé, ce qui résiste est nié.

Ce n’est pas un problème de science, mais de portée. Le réel n’épuise pas l’existence. Il ne contient pas tout ce qu’un être humain traverse.

Il existe pourtant des domaines où le réel cesse d’être une réponse suffisante, sans devenir pour autant une illusion.

Les arts en sont un exemple évident. Ils n’expliquent rien, ne corrigent aucun mécanisme, ne prétendent pas dire le vrai. Mais ils offrent des formes pour traverser ce que l’explication laisse intact : une perte, une intensité, une présence au monde que la connaissance ne remplace pas.

D’autres réponses existent. Les religions, les spiritualités, mais aussi la famille, l’attachement à une terre, à une patrie, ou l’engagement dans de grandes causes collectives.

Elles ne relèvent pas toutes du même registre, ni du même rapport au réel. Mais elles ont en commun de proposer un sens, une continuité, et parfois même un cadre et une orientation là où la science et la rationalité se taisent.

Elles ne prolongent pas l’explication. Elles répondent à autre chose.

Conclusion

Le matérialisme éclaire le monde. La rationalité empêche de s’y perdre. Mais aucune des deux ne suffit lorsque l’existence ne va plus de soi.

Le Feu et la Forme commence là : dans cet espace où le réel ne dicte plus quoi faire, et où il devient nécessaire de trouver une tenue, une forme, une manière de continuer sans se mentir.


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