Bien avant la psychiatrie moderne, les sociétés humaines avaient déjà remarqué un fait simple : certaines personnes traversent des crises profondes, où les repères habituels cessent de tenir.
Perte de sens, désorganisation intérieure, rupture avec le monde ordinaire.
Le phénomène est ancien.
Selon les cultures, il a été associé à des notions plus ou ou moins cryptiques telles que : « descente et ascension de l’arbre de vie », « voyage dans l’autre monde » ou en encore « descente aux enfers » et « mort symbolique ».
Ces expressions désignaient d’abord une tentative de décrire une expérience humaine difficile à nommer.
Pris sans mystique ni croyance, le chamanisme peut être lu comme une modélisation pré-scientifique de ces états de crise.
Non comme une explication, mais comme une mise en forme.
Pourquoi évoquer le chamanisme aujourd’hui
Le chamanisme aujourd’hui est devenu quelque peu problématique.
Surinvesti, déformé, récupéré, souvent vidé de toute rigueur.
Mais derrière ces usages récents, subsiste une structure ancienne et largement partagée :
l’idée qu’une crise profonde suit un mouvement reconnaissable.
C’est uniquement dans ce cadre — descriptif et anthropologique — que cette référence conserve un intérêt aujourd’hui.
Il ne s’agit pas d’adopter une croyance, ni d’imiter des pratiques rituelles.
Mais de se souvenir de cette carte minimale qui décrit ce que la modernité range souvent sous un seul mot : « dysfonctionnement ».
Une structure simple : descendre – traverser – remonter
Dans de nombreuses traditions, on retrouve le même schéma, sous des formes différentes. Le contexte général est très souvent celui d’une maladie grave, parfois même marqué par la psychose.
1. Descente
- perte des repères habituels ;
- effondrement du cadre familier ;
- sentiment d’étrangeté intérieure ;
- détachement forcé des catégories ordinaires.
2. Traversée
- désorientation prolongée ;
- instabilité émotionnelle ;
- doutes radicaux ;
- vulnérabilité accrue.
3. Remontée
- réorganisation progressive ;
- retour partiel à la stabilité ;
- apparition de nouveaux repères ;
- axe plus sobre, souvent moins idéalisé.
Ce schéma n’a rien de magique.
Il ne promet rien.
Il décrit un mouvement possible, pas une issue garantie.
Ce que cette lecture apporte — et ce qu’elle ne remplace pas
La psychiatrie contemporaine joue un rôle essentiel :
stabiliser, protéger, réduire les risques, traiter ce qui peut l’être.
Son langage est celui du symptôme et du trouble.
Il est indispensable.
Les modèles anciens ne font pas mieux.
Ils font autre chose.
Ils décrivent la crise comme un processus, non comme une anomalie.
Ils ne guérissent pas.
Ils donnent une forme intelligible à ce qui, autrement, reste informe.
Descente et traversée : une zone sans prestige
La phase de descente n’a rien d’une quête.
Ce n’est pas un choix.
C’est une chute.
- perte soudaine de repères ;
- rupture avec soi-même ;
- désorganisation identitaire ;
- difficulté à habiter le quotidien.
La traversée n’est pas plus glorieuse.
Elle est souvent longue, confuse, inconfortable.
- désillusion ;
- repli ou colère ;
- distance avec le monde social ;
- fatigue mentale profonde.
La remontée : pas une promesse, un constat possible
Rien ici n’indique une transformation nécessaire.
Certaines personnes en sortent transformées.
D’autres non.
Quand une remontée existe, elle ne correspond pas à un retour en arrière.
- moins d’illusions ;
- moins de récits protecteurs ;
- plus de sobriété ;
- une orientation plus modeste.
Il ne s’agit pas de paix, ni d’accomplissement.
Plutôt d’une manière différente de continuer.
Une carte, pas un refuge
Le chamanisme n’est ni un idéal, ni un modèle de vie, ni une solution.
Encore moins une promesse de transformation.
Pris comme référence anthropologique, il fonctionne comme une carte ancienne :
imparfaite, incomplète, mais parfois utile pour situer une expérience.
Une carte n’explique pas le terrain.
Elle n’empêche pas de se perdre.
Elle permet seulement de reconnaître certaines formes quand elles apparaissent.
Une chose est sure: quand on connaît la réalité anthropologique du chamanisme, le succès des stages d’initiation néochamanique modernes parait d’autant plus surprenant. Car vraiment, qui voudrait volontairement passer par là ?







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