Retrouver un axe intérieur

Quand les repères partent en fumée, le sens ne suffit plus.

Dans ces moments-là, ce n’est pas d’une explication supplémentaire qu’il est question.

On peut continuer à fonctionner, extérieurement.
Aller travailler. Répondre. Faire le minimum.
Mais intérieurement, tout devient plus coûteux : décider, s’engager, supporter l’attente, maintenir un effort simple.

Il n’y a pas forcément de crise spectaculaire.
Plutôt une usure sourde.
Une impression que rien ne porte vraiment, même lorsque tout semble encore tenir.

C’est là que se fait sentir l’absence de quelque chose de plus élémentaire qu’un sens ou qu’une explication.
Quelque chose qui ne donne pas de raisons, mais qui permettrait de ne pas se disloquer.

Ce que l’on cherche alors n’est pas une réponse.
Ni une vérité supplémentaire.

C’est ce que l’on peut appeler, faute de mieux, un axe intérieur.

Un axe ne donne pas une vérité.
Il ne résout rien.
Il évite seulement que l’existence se défasse lorsque les appuis habituels cessent de tenir.

Ce que l’axe intérieur n’est pas

Avant de dire ce qu’est un axe intérieur, il faut écarter plusieurs confusions.

Un axe intérieur n’est pas :

  • une morale ;
  • un système de valeurs ;
  • une idéologie personnelle ;
  • une croyance ;
  • un récit rassurant ;
  • un projet de vie motivant.

Tout cela peut fonctionner un temps.
Tout cela repose sur des accords fragiles avec le monde, les autres, ou soi-même.

Tant que le décor tient, ces constructions donnent une direction.
Elles fournissent une cohérence suffisante pour avancer sans trop regarder ce qui grince.

Mais lorsque les circonstances changent, lorsque les repères se déplacent, lorsque ce qui semblait aller de soi ne tient plus, elles peuvent s’effondrer sans prévenir.
Non parce qu’elles étaient fausses, mais parce qu’elles dépendaient d’une stabilité qui n’est pas garantie.

Un axe intérieur, lui, n’est pas censé donner des raisons.
Il doit pouvoir tenir même lorsque plus rien n’explique ni ne justifie.

Il ne promet pas une paix.
Il ne rend pas le monde acceptable.
Il empêche seulement la dislocation.

Pourquoi l’absence d’axe use et fragilise

Ce n’est pas le fait de réfléchir, de douter ou de remettre en question qui pose problème.

Ce qui devient difficile, c’est l’absence de ce qui permet de tenir lorsque ce qui soutenait jusque-là cesse de fonctionner.

Sans axe, la vie ne s’arrête pas.
Mais elle perd son centre de gravité.

On se surprend à repousser des décisions simples, à éviter les engagements même modestes, à se rigidifier dans des routines pauvres, faute de mieux.
Ou au contraire à se disperser, à compenser, à se laisser traverser par tout.

La fatigue qui apparaît n’est pas seulement émotionnelle.
C’est une fatigue de continuité : l’impression que rien ne porte dans la durée.

Les causes peuvent être très différentes.

Il peut s’agir d’événements directs :
la mort d’un proche, la maladie, l’accident, une rupture affective, une agression, la perte d’un emploi ou d’une situation stable.

Il peut aussi s’agir d’une usure plus diffuse, sans événement central :
la fragilité des normes sociales, l’écart entre les discours et les pratiques, l’arbitraire de certaines hiérarchies, la part de mise en scène dans les relations humaines, le caractère provisoire de beaucoup de valeurs.

Dans tous les cas, le problème n’est pas la nature de ce qui a été perdu ou compris.

Le problème est l’absence de ce qui permet de continuer à tenir quand ces appuis cessent de fonctionner.

Un axe, ici, n’est pas une réponse à la crise.
C’est la condition minimale pour que la crise ne devienne pas une dissolution durable.

Ce qu’est réellement un axe intérieur

Un axe intérieur n’est ni une idée, ni une conviction, ni une réponse.

C’est une structure minimale, suffisamment stable pour permettre à une existence de s’organiser sans dépendre d’un sens global du monde.

Il ne sert pas à expliquer la vie.
Il sert à continuer à la traverser lorsque les explications ne suffisent plus.

Il ne répond pas à la question : « Pourquoi vivre ? »

Il répond à une question plus sobre : « Comment tenir, ici et maintenant ? »

Un axe :

  • ne justifie pas l’existence ;
  • ne la rend pas cohérente ;
  • ne la rend pas belle ;
  • ne la rend pas heureuse.

Il la rend possible.

Et cela signifie quelque chose de très simple :
avoir une ligne qui permet de faire aujourd’hui ce qu’il faut faire, même quand l’élan est absent ;
rester debout sans croire ;
continuer sans se raconter d’histoires.

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