Les grands narratifs de ce début d’ère algorithmique

En 1979, le philosophe Jean-François Lyotard annonçait la fin des grands récits. Selon lui, les grandes histoires qui structuraient la modernité — le Progrès, l’Émancipation, la Science salvatrice — avaient perdu leur pouvoir de conviction. Le monde entrait dans une ère de fragmentation.

Pourtant, en ouvrant n’importe quel flux numérique aujourd’hui, le constat s’inverse : nous sommes submergés par une prolifération de récits concurrents qui tentent de totaliser à nouveau le réel.

L’expérience est quotidienne. Un écran s’allume, et une tension nerveuse s’installe. Ce n’est pas seulement de l’information qui circule : c’est une injonction à entrer dans une histoire. Chaque notification exige un rôle : le justicier, la victime, le prophète ou le rempart.

Ce chaos n’est pas un accident technique ; c’est une architecture. Les algorithmes ne cherchent pas la vérité : ils cherchent la cohérence du signal. Le résultat est une saturation qui fatigue les corps, fragilise l’attention, et rend plus difficile une tenue stable.

Voici une typologie de ces patterns humains récurrents, traités ici comme des réponses humaines à l’incertitude — au début de l’ère algorithmique.

# La catastrophe imminente

Peur : L’irréversibilité, l’extinction, la perte de tout point d’appui biologique.
Promesse : L’urgence comme moteur de sens, et la possibilité d’un recommencement par la table rase.
Effet : Produit une hypervigilance morale et une intensité d’action immédiate.
Dérive : Paralysie collective, fascination pour le pire, ou autoritarisme préventif.

# La réparation des injustices

Peur : Être complice d’un mal invisible, ou d’un héritage moralement souillé.
Promesse : La pureté retrouvée par la correction des torts et la restauration de l’équité.
Effet : Apporte un cadre éthique et une recherche de cohérence sociale.
Dérive : Hypersensibilité généralisée, exclusion symbolique, et mise à l’index permanente.

# Le peuple dépossédé

Peur : La trahison par les élites, la dilution identitaire, et la dépossession souveraine.
Promesse : La dignité restaurée par l’appartenance et la reprise de contrôle.
Effet : Redonne une force de mobilisation et une solidarité de groupe.
Dérive : Rejet radical de la complexité, démagogie, et enfermement émotionnel.

# La surhumanisation technique

Peur : Rester prisonnier de la finitude biologique, de la dégradation, et de la mort.
Promesse : Le dépassement des limites matérielles par l’accélération technologique.
Effet : Stimule l’innovation et maintient une euphorie futuriste.
Dérive : Mépris du présent concret, et fuite hors de la réalité biologique.

# Le déclin irréversible

Peur : La perte de vitalité, l’effacement des repères, et la chute des formes.
Promesse : Une noblesse de posture par la constatation “héroïque” de la fin d’un monde.
Effet : Produit un détachement et une lucidité froide face au chaos.
Dérive : Fatalisme qui empêche d’agir, ressentiment, ou radicalisation préventive.

# L’ordre stable

Peur : Le chaos, l’anarchie, et l’effondrement des structures prévisibles.
Promesse : La sécurité par le maintien de cadres institutionnels et pragmatiques.
Effet : Permet une continuité sociale et une confiance résiduelle dans le système.
Dérive : Immobilisme face aux crises, et déni des mutations nécessaires.

# L’émancipation totale

Peur : L’enfermement dans des rôles imposés, des traditions, ou des identités fixes.
Promesse : La liberté absolue d’être soi, par la fluidité permanente des formes.
Effet : Libère des énergies créatives et valorise la différence.
Dérive : Dissolution des repères communs, et relativisme épuisant.

# La vérité dissimulée

Peur : Être manipulé par des forces invisibles, ou par des structures de pouvoir opaques.
Promesse : La souveraineté cognitive par le dévoilement des intentions cachées.
Effet : Développe l’esprit critique et une vigilance face aux discours officiels.
Dérive : Paranoïa généralisée, et enfermement dans des bulles cognitives étanches.

# La quête de sens

Peur : L’absurdité du quotidien et la fatigue existentielle du vide moderne.
Promesse : Le réenchantement personnel ou collectif, par une profondeur retrouvée.
Effet : Offre une boussole intérieure et, parfois, une structure communautaire.
Dérive : Nouveau dogmatisme totalisant, et perte d’autonomie individuelle.

# L’économie de l’attention

Peur : L’insignifiance numérique et l’invisibilité sociale.
Promesse : L’existence validée par la présence continue et la résonance du signal.
Effet : Maximise la visibilité et la connectivité immédiate.
Dérive : Fragmentation de l’esprit, réaction impulsive, et épuisement nerveux.

Sortir de la guerre des récits

Ces narratifs ne sont ni vrais ni faux : ce sont des tentatives pour rendre le monde habitable. Le problème survient lorsqu’un récit devient totalisant, et transforme le doute en trahison. L’ordre institutionnel et la dissidence deviennent alors deux fonctions symétriques d’un même système de saturation mentale.

L’enjeu n’est pas d’arbitrer entre ces histoires, mais d’observer ce qu’elles nous prennent en force mentale. Dès qu’un narratif exige une indignation permanente pour exister, il cesse d’être un outil : il devient un parasite.

Tenir debout consiste alors à garder une ouverture stable au réel, sans se laisser absorber par la guerre des signaux. C’est une lucidité qui reste praticable — et qui, parce qu’elle reste praticable, conserve la capacité de sourire.

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