Quand l’intensité déborde les récits

La vie s’intensifie parfois très abruptement.
L’énergie augmente, la pensée s’accélère, les perceptions gagnent en netteté. Le monde semble plus cohérent, les idées plus justes, l’élan plus évident. Quelque chose s’active.

Ce type d’état traverse les cultures, les époques et les cadres d’interprétation.

On le retrouve dans certains récits spirituels, dans des trajectoires psychiatriques, dans la création artistique, parfois dans des moments de crise. Ce qui varie profondément, ce n’est pas le phénomène lui-même, mais le récit qu’on lui applique.

Et ce récit oriente toujours la suite.

Le récit mystique — l’intensité comme élévation

Dans les traditions spirituelles, l’intensité est parfois interprétée comme un signe d’éveil.

Elle devient énergie qui monte (Kundalini), ouverture, purification, accès à une vérité plus haute. Le déséquilibre est relu comme une étape. La perte de repères comme un passage. La souffrance comme un prix à payer.

Ce récit remplit une fonction claire : il donne du sens à une expérience déroutante et puissante. Il permet de l’inscrire dans une trajectoire intelligible, avec des repères, des mises en garde et des étapes.

Même lorsque les traditions soulignent les dangers des débordements, l’intensité vécue reste souvent attirante. Le risque n’est pas tant dans l’enseignement que dans l’usage qu’en font les individus — ou certains discours qui en simplifient radicalement la portée.

Les signaux d’alerte — fatigue, débordement, rupture — sont souvent négligés.

L’intensité devient alors une promesse. On n’invite pas à s’arrêter, mais à traverser. À continuer. À aller plus loin.

Le récit médical — l’intensité comme anomalie

À l’inverse, le récit médical aborde souvent ces mêmes états comme des déviations.
L’augmentation d’énergie, l’accélération cognitive, la diminution des filtres critiques sont lues comme des symptômes (hypomanie & manie). L’objectif n’est pas d’explorer l’expérience, mais de la réduire.

Ce cadre a sa cohérence. Il vise la sécurité, la prévention des effondrements, la stabilisation des trajectoires. Il permet souvent de limiter les dégâts les plus graves.

Mais il laisse peu de place à une autre lecture : toute intensité est ramenée à un risque. Ce qui est vécu comme élan, clarté ou puissance devient uniquement quelque chose à neutraliser.

Dans ce récit, l’intensité est une erreur à corriger.

Un angle mort partagé

Mystique et psychiatrique semblent opposés. Ils le sont dans leurs promesses et leurs prescriptions.
Mais ils partagent un point commun important : ils proposent des cadres interprétatifs qui orientent fortement les décisions.

L’un valorise une élévation possible.
L’autre privilégie une normalisation protectrice.

L’un promet une élévation.
L’autre propose une normalisation.

Ni l’un ni l’autre ne posent réellement la question centrale :
que permettent ces états, concrètement, et à quel coût dans le temps ?
et pourquoi sont-ils recherchés par certains et fuis par d’autres ?

Ces questions restent peu abordées, comme si elles étaient secondaires ou dangereuses.

Le feu qu’on sacralise ou qu’on éteint

C’est dans cet angle mort que se jouent de nombreuses trajectoires instables.
Il n’est donc pas surprenant que certains abandons de traitement surviennent, non par déni du trouble, mais parce que la stabilisation est vécue comme une perte.

Pour certains, ce qui disparaît n’est pas seulement le danger, mais aussi l’élan, l’intensité, parfois la capacité à se sentir vivant. Dans ce cadre, l’arrêt du traitement n’est pas toujours une recherche d’emballement. Il peut être une tentative — maladroite et risquée — de récupérer ce qui faisait tenir.

Le récit médical peine à penser cette ambivalence, car il vise d’abord la sécurité, non l’habitabilité de l’existence.
Le récit mystique, à l’inverse, exploite cette perte en la réinterprétant comme une vocation.

Dans les deux cas, l’intensité n’est pas réellement travaillée. Elle est soit glorifiée, soit supprimée.

L’intensité sans récit : ni éveil, ni symptôme

Ni la sacralisation ni la pathologisation ne suffisent à décrire ce qui se joue dans ces états.
On peut les aborder autrement, sans promesse ni condamnation préalable.

Dans un cadre fonctionnel, l’intensité n’est ni une vérité révélée, ni une anomalie à corriger.
Elle est une force brute, ambivalente, capable de produire autant que de détruire.

La question devient alors simple, mais exigeante :
est-ce que cet état améliore réellement la capacité à vivre, penser, agir — durablement ?

Ce cadre n’encourage ni la poursuite aveugle, ni l’extinction systématique.
Il introduit une notion centrale : la tenue.

Tenir l’intensité, ce n’est pas la célébrer.
Ce n’est pas non plus la nier.

C’est accepter des contraintes : rythmes, limites, vigilance, parfois des compromis. Non par morale, mais par nécessité fonctionnelle. Le feu n’est pas laissé sans foyer. Il est contenu pour rester habitable.

Conclusion — Une responsabilité sans promesse

Ce cadre est inconfortable.
Il ne rassure pas.
Il ne donne pas de sens supérieur.
Il n’excuse rien non plus.

Mais il est le seul qui permette de durer.

L’enjeu n’est pas de s’élever, ni de se normaliser à tout prix.
Il est de tenir ce qui brûle, sans se raconter d’histoire — et sans se détruire.

Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *